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Opinions
Open source et biens communs
par Patrice BERTRAND, Directeur Général de Smile
Nous sommes dans la semaine du développement durable, et le moment est bien venu pour s'intéresser au logiciel libre en tant que bien commun.
L'un des aspects du logiciel libre les plus essentiels à mes yeux est de constituer un patrimoine de code source, comparable au patrimoine du savoir scientifique, un bien commun disponible à tous, et qui est la condition du progrès.
Il est intéressant de pousser un peu cette analyse, en voyant comment le logiciel open source s'intègre à la notion plus générale de biens communs. Les biens communs ont intéressé des économistes de renom, et nous n'aurons pas la prétention ici de contribuer à la réflexion, mais seulement d'en faire une brève synthèse, en l'appliquant au domaine particulier du logiciel, du logiciel libre et open source en particulier.
Patrice BERTRAND, Directeur Général de Smile
En 1965, Garret Hardin publiait un article dans la revue Science, intitulé the tragedy of the commons, la tragédie des biens communs. Il y décrivait comment différents acteurs économiques profitant d'un bien commun peuvent le consommer jusqu'à épuisement, sans qu'aucune régulation n'intervienne. L'exemple choisi est celui d'une prairie partagée, sur laquelle différents éleveurs peuvent faire paître leurs bêtes. Lorsqu'un éleveur unique fait paître son troupeau sur une pré qui lui appartient, chaque bête supplémentaire lui apporte un bénéfice, mais également un coût, à savoir la disparition d'une partie de l'herbe. Lorsque de nombreux éleveurs font paître leurs troupeaux sur une même prairie, chaque bête supplémentaire apporte un bénéfice à son propriétaire, tandis que le coût, lui, est partagé par l'ensemble des éleveurs. Il s'ensuit que l'intérêt de chaque éleveur est de maximiser son troupeau, jusqu'à ce que ces éleveurs ensemble consomment la prairie et collectivement détruisent leur bien commun et leur revenu.
L'échec des récentes négociations sur la protection du thon rouge est malheureusement caractéristique de ce drame des biens communs : parce que chaque pêcheur, mais aussi chaque pays, individuellement, n'a pas d'intérêt à réduire sa propre part de capture, l'ensemble des acteurs, ensemble, ne savent s'empêcher la surexploitation et la destruction du bien commun, jusqu'à même qu'il soit impossible à reconstituer.
Différents mécanismes peuvent éviter la tragédie. Pour Hardin, l'un d'entre eux est le découpage du terrain, et la privatisation des parcelles, l'évacuation du bien commun, donc. Une autre solution peut être au contraire la nationalisation du bien, ou du moins l'organisation de sa gestion à un certain échelon de collectivité, où les acteurs définiront des règles régissant l'utilisation commune des biens et se donneront les moyens de faire appliquer ces règles.
La gestion des biens publics a été le principal thème de recherche de Elinor Ostrom, qui a reçu le prix Nobel d'économie en 2009 pour ses travaux. Elle a étudié en particulier comment différentes communautés à travers le monde ont géré la question des biens publics, souvent avec succès. Ni en privatisant, ni en nationalisant, mais en établissant ensemble les modalités d'une gestion collective équitable et efficace. Car si privatisation ou nationalisation peuvent être des solutions, ce ne sont pas toujours les solutions optimales au plan économique. Il existe des domaines où une régulation communautaire est préférable, non pas en termes éthiques mais bien en termes économiques.
Mais si les biens communs sont parfois gérés avec sagesse par de petites communautés, force est de constater qu'à une échelle supérieure, ils sont bien souvent mal gérés. Dans le cas du thon rouge, ni la privatisation, ni même la nationalisation ne sont envisageables.
Certains économistes abordent la gestion des biens communs par la théorie des jeux, qui modélise les interactions entre individus, susceptibles chacun de choisir la collaboration, un intérêt collectif, ou la défiance, un intérêt personnel. Un cas particulier est le dilemme du prisonnier, un jeu qui montre comment l'intérêt particulier de chaque intervenant ne permet pas d'atteindre la situation qui serait optimale pour tous. La théorie des jeux montre toutefois qu'en présence d'interactions répétées entre les intervenants, une attitude de coopération peut être récompensée, et une attitude égoïste punie, ce qui permet d'atteindre un optimum global.
En cette semaine du développement durable, il est utile de se rappeler que le premier des biens communs est la terre, et l'ensemble de ses ressources. Et le CO2, comme la pollution de l'air, et le réchauffement climatique dans son ensemble, sont des formes de biens communs en négatif, c'est à dire non pas des ressources à partager, mais des dommages à éviter: produire plus que sa part du dommage dont tous souffriront est équivalent à consommer plus que sa part d'un bien commun.
Les logiciels open source (on y arrive...), qui sont par essence, à la disposition de tous, sont également des biens communs, une forme de patrimoine de l'humanité. D'ailleurs, le rapport intitulé « Floss Roadmap », un document élaboré dans le cadre de l'Open World Forum, compare le logiciel open source à une forêt, en tant que bien commun dont différents types d'acteurs ont la charge.
Mais prendre image sur la forêt, aussi bien d'ailleurs que sur les ressources halieutiques, ou encore l'eau douce des nappes phréatiques, ne permet pas de bien analyser le cas de ces biens immatériels particuliers que sont les programmes.
Les économistes parlent de biens rivaux, ou non-rivaux. Un bien rival est un bien dont chaque consommateur prive nécessairement les autres. Les biens matériels sont en général des biens rivaux, mais tous les biens immatériels ne sont pas non-rivaux, typiquement les noms de domaine.
Le logiciel libre est un bien immatériel non-rival: lorsqu'une personne installe le navigateur Firefox sur son poste de travail, il ne prive aucune autre personne, il ne réduit pas le stock de navigateurs disponibles
En matière de biens rivaux, les profiteurs, les free riders, nuisent directement à la communauté, et peuvent même directement mener le système à sa fin. En matière de biens immatériels, chaque profiteur n'ajoute pas véritablement à la nuisance, mais du moins ne contribue pas à créer ou à renouveler la ressource, ce qui peut avoir la même conséquence. L'intérêt de chaque utilisateur d'un logiciel libre est d'attendre que les autres améliorent le programme. Du moins, c'est son intérêt perçu, à la manière du prisonnier qui dénonce son complice, car son intérêt véritable est sans doutes de collaborer à l'élaboration d'un programme meilleur.
Le logiciel est à certains égards un bien inépuisable car indéfiniment duplicable. Mais il est aussi un bien périssable, car un programme qui n'évolue pas perd une bonne part de son utilité, donc de sa valeur avec les années. On a donc un bien qui peut être consommé sans limite, mais doit néanmoins être entretenu et renouvelé. Ainsi, même pour des biens immatériels et non-rivaux, la question du développement durable reste pertinente. D'autant qu'à la différence de la prairie ou du poisson, il ne suffit pas de diminuer son prélèvement pour espérer un renouvellement.
Avant de conclure, il est intéressant d'évoquer aussi la notion d'anti-bien commun, « anticommons », et l'expression « tragedy of the anticommons », que l'on doit à Michael Heller. Elle fait référence à une situation où au contraire, le fait de considérer un bien comme privé et non commun, nuit à l'intérêt de chacun. Et l'un des exemples utilisés par Heller est dans le domaine des brevets. Il montre que, dans certains cas, un nombre excessif de détenteurs de brevets intervenant dans un même domaine rend leur utilisation si complexe qu'ils sont dans les faits inutilisables, de sorte que les titulaires des brevets ne peuvent en tirer aucun profit. Même s'il y a bien d'autres bonnes raisons de luter contre les brevets logiciels, c'en serait une supplémentaire: en matière de logiciel, la tragédie des anti-biens-communs est bien de nature à bloquer la mise en œuvre de l'innovation.
En synthèse, nous avons vu ici en quoi le patrimoine logiciel open source est un bien commun de l'humanité, un patrimoine. Un bien commun immatériel, duplicable à l'infini, mais qui n'est pas inépuisable pour autant, c'est son grand paradoxe. Comme les pêcheurs de homards de Nouvelle-Angleterre étudiés par Elinor Ostrom, les communautés de développement se donnent des règles pour récompenser les contributeurs, dissuader les tricheurs, et faire prospérer leur bien commun. L'open source a connu de grandes victoires, mais les menaces sont nombreuses, et il est bon de se rappeler parfois que les biens communs ne sont pas faciles à entretenir par les seuls mécanismes économiques. On ne voudrait pas voir le logiciel libre finir en sushi.
Jeudi 15 Avril 2010
Lu 2858 fois
1.Posté par
ZIMMERMANN Jean-Louis le 16/04/2010 06:55
Bravo. La notion du bien commun est une notion souvent utilisée en politique comme mot-clé magique. ce qui est intéressant dans votre approche c'est la matérialisation du concept sur la co-construction d'une vision commune de la société là où les intérêts de chacun semblent inconsiliables.
2.Posté par
Anthony le 16/04/2010 18:04
Excellente analyse, merci ! L'économie ne règle pas tout, et c'est des économistes qui le disent. En effet, ça s'applique parfaitement aux logiciels libres, dont la préservation mérite notre travail, non par principe, mais bien par un intérêt bien calculé.
Très juste, c'est bien 68. Je croyais avoir écrit 68 en fait, c'est bien une coquille. Merci.
http://www.smile.fr
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